Réincarné. [récit]

Je tente tant bien que mal de m’extraire de ce bourbier dans lequel je suis englué depuis que j’ai rouvert les yeux. En vain. J’ai beau chercher à comprendre comment fonctionne cette masse molle et longiligne qui me sert désormais de corps, mais rien n’y fait. Plus j’ondule, et plus je m’enlise.

Après quelques minutes de lutte contre le sort, je profite d’un glissement de terrain pour me dépatouiller de ce traquenard, et trouve refuge sur un bloc plus solide. Incapable de me redresser, je reste à plat ventre.

Autour de moi d’autres parasites, plus aguerris, semblent s’accommoder de la situation sans trop de peine. Pire encore, ils s’en délectent et plongent tour à tour leurs petites frimousses de pique-assiette enjoués dans la merde tiède. Ils s’en empiffrent. J’ai la nausée.

Plus je vomis plus ils rient. Une mouche me butine maintenant le haut du dos, replongeant par là-même, ma tête dans la boue. Mes pattes sont courtes et faibles. Je ne peux pas lutter. Je la laisse faire en suffoquant.

Lorsque celle-ci daigne enfin m’octroyer un peu de répit, j’en profite pour me trainer maladroitement un peu plus loin. Ma démarche est hésitante, et les autres lombrics redoublent de moquerie. Ils me jètent des boulettes d’excréments dans la gueule pour m’humilier, et dans le tumulte ambiant, je fuis comme un souffre douleur dans une cour de récréation hostile.

Enfin, seul. Je me trouve maintenant sur un petit monticule isolé du côté ouest de l’étron. Je vomis à nouveau. L’odeur est insupportable, et je ne parviens  toujours pas à me faire à ma nouvelle condition de mange merde. J’ai envie de chialer, mais j’en suis incapable. J’ai envie de crever, mais c’est déjà fait.

Au loin, j’entends une voix familière qui gronde. Celle de ma femme. Elle hurle après le chat en fin de vie car celui-ci perd de l’urine, et lui botte vigoureusement le cul en lui expliquant qu’elle n’est pas sa bonniche.

En levant la tête, je l’aperçois. Elle est immense, porte un tablier neuf, des gants de latex, et son regard haineux fixe le sol dans un coin du salon.

La paroi de la litière ne me permet pas d’en savoir plus. Je décide alors de me hisser un peu plus haut sur le tas de merde dans lequel j’ai malgré moi élu domicile sous prétexte de réincarnation douteuse, et j’aperçois mon corps sans vie, la tête trouée, gisant dans une mare de sang.

La salope.

La Vie est Belle. [récit]

Lundi, à table mon fils n’avait pas la gueule des grands soirs.

Je l’observais tracer mollement des cercles dans le potage avec sa cuillère, le regard dissimulé derrière sa longue frange d’adolescent en quête d’identité, et je sentais que quelque-chose le tracassait.

Sa mère, elle aussi s’était rendu compte que quelque-chose n’allait pas, mais comme à l’accoutumée, celle-ci faisait mine de ne rien voir, pour sauver les apparences d’un dîner familial convivial et réussi. Elle souriait connement, et dans un souci de perfection, lorgnait méticuleusement chacun des éléments disposés sur la table à manger.

Elle m’agaçait. Je la voyais venir.

Car au fil du temps, j’avais appris à appréhender ses manies dégoulinantes de mère-poule. Elle les avait accumulées comme de vieux bibelots dont on aurait peine à se débarrasser, et les ressortait à sa guise selon les circonstances.

Et là, elle allait conseiller au fiston de manger un peu (parce-qu’à son âge on a besoin de prendre des forces), de le questionner sur la salaison du potage, de lui  proposer un autre plat au cas où la soupe serait fautive, de lui passer une petite main réconfortante dans les cheveux, de faire chier le monde avec ses tics bienveillants.

C’est d’ailleurs en tous points ce qu’elle fit, à une nuance prêt.

Au lieu de caresser la tête du fiston, elle se leva délicatement, empoigna fermement son couteau, nous fit un clin d’oeil, s’éventra, puis accoucha.

Le lendemain, après plusieurs heures passées sous le fil et l’aiguille de mauvais couturiers, son corps nous était présenté, impeccable, et j’étais devenu le beau-père de trois nouveaux mioches. Trois gamins qui ne me ressembleraient jamais, issus d’une relation extra-conjugale qu’elle avait eu lors de nos dernières vacances en Thaïlande, pendant que je m’acoquinais avec des jeunes hommes dans des bordels pour septuagénaires occidentaux.

Treize années ont passé. Aujourd’hui, on fête l’anniversaire des triplés en famille. Je ne les aime toujours pas, mais je les traite bien, car c’est sûrement ce que ma femme aurait souhaité.

Nous n’habitons plus Dunkerque, que nous avons quitté pour la Côte d’Azur, et les 3 cadets croient toujours que leur mère est une femme thaïlandaise que j’entretiens.

Je soigne les apparences, je lisse les angles afin que tout soit parfait, et quand je sens que quelque-chose ne va pas,  c’est moi qui scrute un à un les  objets disposés sur la table à manger. C’est moi qui leur demande si la soupe est bonne, assez parfumée, assez salée en leur caressant la tête.  C’est moi qui vais les border le soir.

La vie est belle.