La Vie est Belle. [récit]

Lundi, à table mon fils n’avait pas la gueule des grands soirs.

Je l’observais tracer mollement des cercles dans le potage avec sa cuillère, le regard dissimulé derrière sa longue frange d’adolescent en quête d’identité, et je sentais que quelque-chose le tracassait.

Sa mère, elle aussi s’était rendu compte que quelque-chose n’allait pas, mais comme à l’accoutumée, celle-ci faisait mine de ne rien voir, pour sauver les apparences d’un dîner familial convivial et réussi. Elle souriait connement, et dans un souci de perfection, lorgnait méticuleusement chacun des éléments disposés sur la table à manger.

Elle m’agaçait. Je la voyais venir.

Car au fil du temps, j’avais appris à appréhender ses manies dégoulinantes de mère-poule. Elle les avait accumulées comme de vieux bibelots dont on aurait peine à se débarrasser, et les ressortait à sa guise selon les circonstances.

Et là, elle allait conseiller au fiston de manger un peu (parce-qu’à son âge on a besoin de prendre des forces), de le questionner sur la salaison du potage, de lui  proposer un autre plat au cas où la soupe serait fautive, de lui passer une petite main réconfortante dans les cheveux, de faire chier le monde avec ses tics bienveillants.

C’est d’ailleurs en tous points ce qu’elle fit, à une nuance prêt.

Au lieu de caresser la tête du fiston, elle se leva délicatement, empoigna fermement son couteau, nous fit un clin d’oeil, s’éventra, puis accoucha.

Le lendemain, après plusieurs heures passées sous le fil et l’aiguille de mauvais couturiers, son corps nous était présenté, impeccable, et j’étais devenu le beau-père de trois nouveaux mioches. Trois gamins qui ne me ressembleraient jamais, issus d’une relation extra-conjugale qu’elle avait eu lors de nos dernières vacances en Thaïlande, pendant que je m’acoquinais avec des jeunes hommes dans des bordels pour septuagénaires occidentaux.

Treize années ont passé. Aujourd’hui, on fête l’anniversaire des triplés en famille. Je ne les aime toujours pas, mais je les traite bien, car c’est sûrement ce que ma femme aurait souhaité.

Nous n’habitons plus Dunkerque, que nous avons quitté pour la Côte d’Azur, et les 3 cadets croient toujours que leur mère est une femme thaïlandaise que j’entretiens.

Je soigne les apparences, je lisse les angles afin que tout soit parfait, et quand je sens que quelque-chose ne va pas,  c’est moi qui scrute un à un les  objets disposés sur la table à manger. C’est moi qui leur demande si la soupe est bonne, assez parfumée, assez salée en leur caressant la tête.  C’est moi qui vais les border le soir.

La vie est belle.

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